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Liège: "L'art dégénéré selon Hitler" présenté à la Cité Miroir

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RTBF 16 October 2014
By Alain Delaunois

Une grande exposition s'ouvre ce vendredi, à la Cité Miroir de Liège. Baptisée "L'art dégénéré selon Hitler", cette exposition présente une série de chefs-d'oeuvre du 20e siècle, qui avaient été bannis des musées allemands et vendus par les nazis juste avant la guerre... C'est au cours d'une vente publique en 1939, à Lucerne, que la Ville de Liège a acheté neuf tableaux signés notamment Picasso, Gauguin, Chagall ou Franz Marc.

Ces artistes, déjà reconnus à l'époque, avaient été classés dans ce que les nazis nommaient "Entartete Kunst", l'art dégénéré. Selon les théories d'Hitler, l'art dégénéré c'était l'art moderne et ses grands mouvements, comme le cubisme, l'expressionnisme, le surréalisme, mais aussi l'art d'artistes juifs, ou jugés cosmopolites, ou pas assez "germaniques", ou considérés comme des opposants au régime. Au total, on estime à quelque seize mille les oeuvres d'art saisies dans leurs propres musées par les nazis, et classées comme "art dégénéré".

La vente de Lucerne en 1939

Vingt-six oeuvres majeures du 20e siècle sont présentées à la Cité Miroir, dans les anciens Bains de la Sauvenière. Neuf de ces oeuvres ont été achetées par la Ville de Liège au cours d'une vente publique organisée par le régime nazi à Lucerne, en 1939. Les nazis vendaient leurs propres collections, il ne s'agissait pas d'oeuvres pillées ou volées... Leur objectif était avant tout de faire de l'argent. L'art dégénéré a été officialisé, si l'on peut dire, par une exposition à Munich, en 1937, où l'on pouvait voir côte à côte des productions de malades mentaux, et d'artistes comme Chagall ou Picasso. Symbole évident, d'après les nazis, de la dégénérescence de l'art moderne...

En 1939, les autorités communales liégeoises et des mécènes privés ont donc constitué un fonds d'acquisition de cinq millions de francs belges (l'équivalent de trois millions trois cent mille euros) destiné à acheter certains tableaux mis en vente à Lucerne. Il y a des oeuvres aujourd'hui fameuses, comme "La Famille Soler" de Picasso, "La maison bleue" de Chagall, le "Sorcier d'Hiva Oa" de Gauguin, "Les masques et la mort", de James Ensor, "Les chevaux" de Franz Marc... Des oeuvres qui depuis ont circulé à travers le monde, et permis à Liège d'entrer de manière significative dans les circuits muséaux. A Lucerne, les Liégeois étaient d'ailleurs loin d'avoir dépensé tout leur pactole. "Il y avait eu en effet une connivence entre certains réseaux d'acheteurs pour ne pas faire grimper les enchères, et éviter ainsi d'enrichir le régime nazi", précise Jean-Patrick Duchesne, professeur à l'Université de Liège et commissaire de l'exposition. "Revenus de Lucerne, les Liégeois sont donc partis à Paris, où ils ont acquis d'autres oeuvres importantes, notamment de Van Dongen, Othon Friesz, Ensor, Signac ou Utrillo."

Une exposition artistique et citoyenne

La vente de Lucerne mettait aux enchères 125 oeuvres d'art, de 39 artistes différents. A la Cité Miroir, dans une scénographie de qualité muséale, on peut découvrir 26 de ces oeuvres. "Nous avons souhaité faire cette exposition en nous associant au Mnema et à la Cité Miroir," explique l'échevin de la Culture Jean-Pierre Hupkens, "car il s'agit d'un projet qui n'est pas qu'artistique. Il est historique, et citoyen. Il permet au visiteur de s'interroger sur la place de l'art dans certains régimes totalitaires." Ce que confirme Jacques Smits, administrateur-délégué de l'asbl Mnema: " C'est une exposition qui, par le lieu où elle est installée, et par les questions que nous essayons de poser et d'amener, doit susciter la réflexion chez les visiteurs. Elle s'inscrit pleinement dans notre programmation, et avec les autres activités que nous portons, notamment vers les plus jeunes."

L'intérêt de cette exposition est aussi de montrer d'autres chefs-d'oeuvre de cette vente de Lucerne, qui ont été repérés à l'étranger, dans des musées ou d'autres collections. Une délégation belge avait également acheté des oeuvres pour Anvers, mais il y a aussi des pièces qui viennent d'Autriche, d'Allemagne, des Etats-Unis... avec des artistes tels que Karl Hofer, Lyonel Feininger, Emil Nolde, Oscar Kokoschka, Marie Laurencin, Max Liebermann...

Combattre encore les idées d'extrême-droite

Enfin, il y a deux expositions encore à voir en liaison avec ce thème. D'abord celle d'une artiste contemporaine, Linda Ellia, qui s'est emparée du livre de Hitler, "Mein Kampf". Comment le combattre? En demandant à des artistes de rendre illisible ce texte de haine. Chaque page arrachée a été ainsi transformée par Linda Ellia et des artistes comme Enki Bilal, le créateur Christian Lacroix, les dessinateurs de Cartooning for Peace... Et enfin, dernière exposition, qui est, elle, permanente: "Plus jamais ça", le parcours organisé par les Territoires de la Mémoire, sur la montée des fascismes dans les années 20 jusqu'à aujourd'hui.

"L'Art dégénéré selon Hitler", à la Cité Miroir de Liège, jusqu'au 29 mars 2015. Le catalogue dresse notamment l'inventaire de toutes les oeuvres mises en vente à Lucerne. La revue "Liege Museum" consacre également son dernier numéro à cette exposition. Infos: www.citemiroir.be

http://www.rtbf.be/info/regions/detail_liege-l-art-degenere-selon-hitler-presente-a-la-cite-miroir?id=8378938
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