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L’imbroglio des restitutions d’œuvres victimes des spoliations nazies

1970
1945
La Tribune de l'Art 3 May 2021
Par Bénédicte Bonnet Saint-Georges

Il faut « trouver une solution juste et équitable », lorsque l’on arrive à identifier des personnes - ou leurs ayants droit - qui possédaient des œuvres d’art confisquées par les nazis. C’est ce que recommandent les principes - non contraignants - adoptés lors de la Conférence de Washington en 1998. Des principes vagues, c’est le moins que l’on puisse dire [1]. Chaque pays agit donc selon sa propre législation. La France a cette particularité de disposer d’un texte législatif, l’Ordonnance du 21 avril 1945, qui définit la spoliation et institue une présomption de mauvaise foi des acquéreurs successifs de l’objet spolié.


1. Bernardo Strozzi (1581-1644)
Le Christ et la Samaritaine, 1635
Huile sur toile - 86 x 125 cm
Zwolle, Museum de Fundatie

Sans doute serait-il nécessaire de trouver une solution spécifique lorsque ces œuvres sont conservées dans les collections publiques françaises, sans être classées MNR. Peu importe, en fin de compte, qu’elles aient été, en théorie, achetées de bonne foi. Le problème, c’est qu’elles sont inaliénables et imprescriptibles. S’ajoute à cela une autre question : la plupart du temps, aujourd’hui, une peinture ou une sculpture est restituée, des décennies après la guerre, à des ayants-droit nombreux qui ne peuvent pas de toute façon se la partager, et finissent le plus souvent par la vendre. Alors, si une œuvre volée par les nazis se trouve dans un musée, visible du plus grand nombre, est-il juste de la restituer à ses propriétaires ?
La question peu sembler révoltante. Elle fait pourtant débat aux Pays-Bas. Le comité de restitution mis en place par le gouvernement hollandais estime que les musées devraient pouvoir conserver les peintures spoliées, car le droit qu’a le public d’avoir accès à des chefs-d’œuvre l’emporte sur les intérêts des propriétaires légitimes. Ainsi le musée de Fundatie à Zwolle, détenteur d’un tableau de Bernardo Strozzi, Le Christ et la Samaritaine, ne l’a pas rendu aux héritiers, mais leur a versé 240 000 euros en guise de dédommagement (ill. 1).


2. Manufacture de Mortlake, XVIIe siècle
L’Odorat
Laine, soie et coton - 415 x 325 cm
Brive-la-Gaillarde, Musée Labenche

N’est-ce pas en fin de compte la solution la plus harmonieuse ? En France, c’est aussi ce qu’a décidé le Musée Labenche de Brive-la-Gaillarde qui conserve un bel ensemble de tapisseries issues de la manufacture royale anglaise de Mortlake. L’une d’elles a été réclamée par la famille Drey en 2020, qui voulait avant tout qu’un accord soit trouvé (ill. 2). La municipalité a donc versé 140 000 euros aux héritiers, une somme - conséquente pour le musée et pour la municipalité - correspondant aux prix d’achat par la ville en 1995 (660 000 francs). La cohérence de ce fonds de tapisseries est ainsi préservée. Mais avait-on d’autres choix ? Cette œuvre n’était pas inscrite sur les inventaires MNR ; achetée en toute bonne foi, elle fait bel et bien partie des collections publiques, elle est donc inaliénable et imprescriptible, tout comme le Klimt du musée d’Orsay (voir l’article).


3. Gustav Klimt (1862-1918)
Rosiers sous les arbres
Huile sur toile - 110,2 x 110,2 cm
Prochainement restitué par le Musée d’Orsay

Le tableau de Klimt pourtant, Rosiers sous les arbres, sera restitué aux ayants-droit de Nora Stiasny, le gouvernement souhaitant présenter un projet de loi pour autoriser la sortie de ce tableau des collections publiques (ill. 3). Ne faudrait-il pas plutôt trouver un accord pour garder ce chef-d’œuvre et dédommager les héritiers qui finiront sans doute, de toute façon, par le vendre ? Le cas de cette peinture est évidemment plus complexe non seulement parce qu’un autre Klimt est en jeu, celui de la Fondation Vuitton (voir l’article), mais aussi parce que sa valeur est bien supérieure à celle d’une tapisserie du XVIIe siècle.
Quoi qu’il en soit, ne serait-il pas envisageable qu’un musée ait la possibilité, s’il est intéressé, de racheter en priorité une œuvre qui lui est réclamée, en faisant appel à une expertise indépendante si les parties ne s’accordent pas sur le prix ? Cela reviendrait donc à l’acheter deux fois, comme l’a fait le Musée Labenche, mais l’institution a toujours la possibilité de se retourner contre le vendeur. Ce serait la solution la plus simple pour les restitutions qui concernent les collections publiques. Mais ne pourrait-on pas l’envisager aussi pour des œuvres MNR, conservées et exposées depuis des années dans un musée ?


4.Camille Pissarro (1830 - 1903)
La Bergère rentrant ses moutons, 1886
Huile sur toile - 46 x 38 cm
Collection Léone Meyer

Certaines situations semblent néanmoins inextricables. C’est le cas de la Bergère rentrant ses moutons de Pissarro, actuellement déposée au Musée d’Orsay où Léone Meyer voudrait qu’elle reste (ill. 4). La peinture appartenait à son père adoptif Raoul Meyer. Le coffre où elle était conservée fut pillé sous l’Occupation ; vendue à plusieurs reprises, elle fut finalement achetée par un couple de collectionneurs américains qui la léguèrent au musée Fred Jones Jr. de l’Université d’Oklahoma en 2000. Elle fut réclamée en 2013 par sa propriétaire légitime. Après de multiples procédures, un accord fut concédé en 2016 : le tableau a été restitué à Madame Meyer à condition qu’il soit d’abord exposé cinq ans en France, puis qu’une rotation perpétuelle entre le musée d’Oklahoma et une institution française soit mise en place, tous les trois ans à partir de 2021. Léone Meyer doit en outre léguer la toile, de son vivant, à un musée français qui s’engagera à respecter cette rotation, faute de quoi, la Bergère sera rendue à l’État américain à la mort de l’héritière. Le Musée d’Orsay qui héberge actuellement le Pissarro a préféré décliner cette offre, modérément enthousiasmé par le coût de tels allers et retours, et par le danger que ces voyages à répétition représenteraient pour la Bergère. Le musée français ayant refusé la peinture, Léone Meyer a souhaité dénoncer cet accord qui n’avait plus d’intérêt. Le musée de l’Oklahoma a donc entrepris de nouvelles démarches auprès de la justice américaine, tandis que l’avocat de Madame Meyer a engagé une procédure en France et compte s’appuyer sur l’affaire d’un autre Pissarro.


5. Camille Pissarro (1830 - 1903)
La Récolte des pois, 1887
Gouache sur papier marouflé sur carton- 53,7 x 64,5 cm
Vente Sotheby’s Paris, 25/3/21

En effet, La Cueillette des pois achetée en 1995 par les époux Toll, collectionneurs américains, faisait partie de la collection de Simon Bauer (ill. 5). Cette gouache fut prêtée au Musée Marmottan pour une exposition temporaire consacrée à Pissarro en 2017. Réclamée par les descendants de Simon Bauer, elle fut alors mise sous séquestre à Orsay. Au terme d’une longue bataille juridique, la cour de Cassation a confirmé la décision de la cour d’Appel de Paris du 2 octobre 2018 : en vertu de l’ordonnance du 21 avril 1945, les acquéreurs ultérieurs d’un bien reconnu comme spolié, même de bonne foi, ne peuvent prétendre en être devenus légalement propriétaires. La nullité s’applique donc aux reventes successives. La gouache a été restituée aux héritiers qui l’ont mise aux enchères chez Sotheby’s en mars dernier (voir la brève du 22/3/21).

La Bergère quant à elle devrait faire l’objet d’une décision de justice ces prochaines semaines en France. Cette affaire qui entraine un bras de fer entre les justices américaine et française rappelle qu’avant de déterminer les conditions dans lesquelles une œuvre spoliée peut rejoindre un musée, qu’il soit américain ou français, il s’agit d’abord pour les familles que soit reconnue l’exaction dont elles ont été victimes.

Notes

[1Nous remercions Maître Corinne Hershkovitch pour les précisions qu’elle nous a apportées. Nous signalons par ailleurs les ouvrages de Madame Emmanuelle Polack sur le sujet, notamment Le marché de l’art sous l’Occupation : 1940-1944, Tallandier, 2019.


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