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Nazisme : les instruments de musique, ce pan m├ęconnu des spoliations durant la Seconde Guerre mondiale

1998
1970
1945
Geo 10 April 2022
 

Depuis des années, Carla Shapreau recherche un Stradivarius volé sous les nazis à la famille Mendelssohn-Bohnke. A Paris, cette experte participe à un colloque sur la spoliation des instruments de musique, bien moins connue que celle des oeuvres d'art.

Où se trouve également le violon classé Stradivarius, confisqué à Vienne à Oscar Bondy, entrepreneur et collectionneur autrichien persécuté par les Nazis ? Les deux violons ayant appartenu à Johann Strauss fils et confisqués à sa belle-fille d'origine juive ? Le Stradivarius offert par Goebbels à la prodige japonaise Nejiko Suwa en 1943 aurait-il appartenu à une famille juive ?

"Près de 80 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la recherche dans ce domaine a tardé à se développer et un grand nombre d'instruments de musique spoliés restent introuvables", indique à l'AFP Mme Shapreau, qui documente ces spoliations et traque les instruments et partitions volés.

Cette chargée de cours à l'Université de Berkeley fait partie de la trentaine d'intervenants français et internationaux - historiens, musicologues, archivistes mais aussi marchands et luthiers -, participant au colloque organisé jusqu'à samedi par la Philharmonie de Paris sur ce sujet.

Un dossier complexe en raison de la disparition de témoins directs et l'absence de numéros de série sur de nombreux instruments.

Le colloque est inédit car diffusé en direct en ligne et traduit simultanément en anglais pour permettre à un plus grand nombre d'y participer et de poser des questions, voire de témoigner.

"Le Commando musique"

Le violon ayant appartenu aux Mendelssohn-Bohnke avait été localisé pour la dernière fois selon les archives de la famille en 1940 au 51 Jaegerstrasse, un bâtiment berlinois qui leur appartenait et qui avait été saisi par le ministère des Finances du Reich.

Monika Löscher, membre de la Commission autrichienne pour la recherche de provenance au Kunsthistorisches Museum de Vienne, a travaillé pour sa part sur le cas du piano-forte de la chanteuse Frida Gerngross, assassinée dans le ghetto d'Izbica en Pologne, et dont les héritiers sont recherchés pour une éventuelle restitution.

En 1996, l'ouvrage du musicologue Willem de Vries, "Sonderstab Musik" (le commando musique, traduit en français en 2019), détaillait l'activité de cette cellule formée de musicologues allemands, qui a localisé et fait confisquer aux juifs plusieurs dizaines de milliers d'instruments et de partitions. Parmi eux, la riche collection de la célèbre claveciniste Wanda Landowska qui a vécu à Saint-Leu-la-Forêt (Val d'Oise).

"Dans la France de l'après-guerre, le 'Répertoire des biens spoliés durant la Guerre 1939-1945' liste, sans être exhaustif, près de 1.500 instruments perdus", indique Mme Shapreau.

Recouper les archives

Les retrouver est comme chercher une épingle dans une botte de foin.

Première complication : "si les pianos ont un numéro de série qui identifie la pièce ; il faut que la personne ait des papiers qui attestent ce numéro", explique à l'AFP Christine Laloue, conservatrice au Musée de la musique de la Philharmonie de Paris. Des documents souvent perdus, rendant difficile de retracer la chaîne de propriété.

"Pour la lutherie, c'est encore plus difficile, car les violons ou violoncelles portent rarement des numéros", dit-elle. "L'instrument de musique a en plus pu subir des réparations importantes au fil des années".

Le Musée conserve un étui de cistre et une harpe Erard classés comme MNR (Musées Nationaux Récupération), c'est-à-dire des objets potentiellement spoliés ou indiqués comme spoliés.

Selon Mme Laloue, une des clés pour avancer est "de travailler en réseau" pour recouper les archives: celle des luthiers, les archives administratives sur les questions juives, les archives nationales et celles de Paris. Encore plus que pour les tableaux, les instruments ont une valeur hautement sentimentale.

En Angleterre, Benjamin Hebbert, expert et marchand de violons qui participe également au colloque, affirme à l'AFP avoir rencontré des propriétaires de violons arrivés grâce au "Kindertransport", ces opérations de sauvetage qui ont permis de transférer d'Allemagne nazie vers le Royaume-Uni des milliers d'enfants juifs réfugiés.

"Pour certains enfants, le violon de la grand-mère était tout ce qu'ils avaient", dit-il. "Pour une famille qui a ramené un violon, cet instrument est probablement la seule chose qui les connectait à leur vie avant les nazis".

English translation:

For years, Carla Shapreau has been searching for a Stradivarius stolen from the Mendelssohn-Bohnke family under the Nazis. In Paris, this expert is taking part in a symposium on the spoliation of musical instruments, which is much less well known than that of works of art.

Where is the violin classified as a Stradivarius, confiscated in Vienna from Oscar Bondy, an Austrian entrepreneur and collector persecuted by the Nazis? The two violins that belonged to Johann Strauss Jr. and were confiscated from his Jewish daughter-in-law? The Stradivarius given by Goebbels to the Japanese prodigy Nejiko Suwa in 1943, could it have belonged to a Jewish family?

"Nearly 80 years after the end of World War II, research in this area has been slow to develop and many of the looted musical instruments remain unaccounted for," Shapreau, who has been documenting these lootings and tracking down stolen instruments and scores, tells AFP.

This lecturer at the University of Berkeley is one of the thirty or so French and international speakers - historians, musicologists, archivists, but also dealers and violin makers - who are taking part in a symposium on this subject organized by the Philharmonie de Paris until Saturday.

This is a complex issue because of the disappearance of direct witnesses and the absence of serial numbers on many instruments.

The symposium is new because it is broadcast live online and simultaneously translated into English to allow more people to participate and ask questions, or even testify.

"The Music Commando

The violin that belonged to the Mendelssohn-Bohnkes was last located according to the family archives in 1940 at 51 Jaegerstrasse, a Berlin building that belonged to them and that had been seized by the Reich Ministry of Finance.

Monika Löscher, a member of the Austrian Commission for Provenance Research at the Kunsthistorisches Museum in Vienna, worked on the case of the pianoforte of the singer Frida Gerngross, who was murdered in the Izbica ghetto in Poland, and whose heirs are being sought for a possible restitution.

In 1996, the book by musicologist Willem de Vries, "Sonderstab Musik" (the music commando, translated into French in 2019), detailed the activity of this cell formed by German musicologists, which located and had confiscated from the Jews several tens of thousands of instruments and scores. Among them, the rich collection of the famous harpsichordist Wanda Landowska who lived in Saint-Leu-la-Forêt (Val d'Oise).

"In post-war France, the 'Répertoire des biens spoliés durant la Guerre 1939-1945' lists, without being exhaustive, nearly 1,500 lost instruments," says Shapreau.

Cross-referencing the archives


Finding them is like looking for a pin in a haystack.

First complication: "if the pianos have a serial number that identifies the piece; the person must have papers that attest to this number," explains to AFP Christine Laloue, curator at the Music Museum of the Philharmonie de Paris. Documents often lost, making it difficult to trace the chain of ownership.

"For violin making, it is even more difficult, because violins or cellos rarely have numbers," she says. "In addition, the musical instrument may have undergone extensive repairs over the years."

The museum holds a cistrum case and an Erard harp that are classified as MNR (Musées Nationaux Récupération), which means that they are potentially looted or indicated as looted.

According to Mrs. Laloue, one of the keys to progress is "to work in a network" to cross-reference the archives: the archives of the violin makers, the administrative archives on Jewish issues, the national archives and those of Paris. Even more than for paintings, instruments have a highly sentimental value.

In England, Benjamin Hebbert, a violin expert and dealer who is also participating in the symposium, told AFP that he has met owners of violins that arrived thanks to the "Kindertransport", the rescue operations that allowed thousands of Jewish refugee children to be transferred from Nazi Germany to the United Kingdom.

"For some children, the grandmother's violin was all they had," he says. "For a family that brought back a violin, that instrument was probably the only thing that connected them to their lives before the Nazis."



 

https://www.geo.fr/histoire/nazisme-les-instruments-de-musique-ce-pan-meconnu-des-spoliations-durant-la-seconde-guerre-mondiale-209211
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