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Œuvres restituées: un business international qui évolue avec la loi

1970
1945
Le Figaro 11 March 2014
Par Eric Bietry-Rivierre

Les avocats, enquêteurs et autres limiers, qui parviennent à faire restituer les œuvres d'art aux propriétaires spoliés, se font rémunérer au temps passé ou au pourcentage des ventes éventuelles.


Portrait d'Adele Bloch-Bauer I
(détail)de Gustav Klimt, que le musée du Belvédère de Vienne (Autriche) a dû restituer. Crédits photo : Leemage/©Photo Josse/Leemage

Restitutions? «Derrière le louable souci de réparation, la tête tourne tellement il y a d'argent en jeu. C'est devenu un secteur d'affaires mondial.» Journaliste à Libération, auteur chez JC Lattès de Descente aux enchères, Vincent Noce travaille depuis des années sur ces coulisses d'un marché de l'art prospérant parfois sur d'anciennes violences et trafics peu scrupuleux. L'enjeu? «Les collections publiques contiennent trop d'œuvres pillées au gré des invasions et de la colonisation - sans même évoquer la Shoah», rappelle l'avocat Emmanuel Pierrat dans son livre Faut-il rendre les œuvres d'art? (CNRS éditions). Lui-même fait partie de ce monde grossissant d'experts, d'historiens spécialistes des archives, d'avocats et juristes internationaux, de généalogistes et de détectives chargés de retrouver d'éventuels ayants droit dans le monde.

«La tentation est forte d'être proactif, de proposer un projet de contentieux clés en main à des particuliers qui, souvent, tombent des nues», confie une spécialiste du droit des affaires. Ce business de la restitution a pris l'ampleur qu'on lui connaît depuis la publication par le journaliste américain Hector Feliciano du Musée disparu. Ce livre, fruit d'une enquête menée de 1986 à 1995, a mis en lumière non seulement les vols durant la guerre, mais aussi les ventes sous contraintes dès les années 1930. Enfin, il pointe les accords à l'amiable qui devraient être révisés ainsi que les réticences des musées à jouer la transparence.

Épilogue navrant à ce remarquable travail, Feliciano a réclamé aux héritiers du collectionneur Paul Rosenberg 17,5 % des 39 millions de dollars que valaient les Matisse, Monet, Léger et Bonnard qu'il avait contribué à faire restituer. Sa plainte a été rejetée par un juge de Manhattan en 2003. Le journaliste et écrivain (ancien correspondant à Paris du Washington Post) n'avait rien fait signer, il a prétendu n'avoir eu qu'une promesse orale: si sa traque débouchait, il serait récompensé…

Petit monde de limiers

Le fait est qu'il n'existe aucun tarif standard du recouvrement. Et que les frais d'enquête peuvent vite grimper. La Lloyd de Londres proposerait par exemple autour de 10 % des éventuels gains pour des informations susceptibles d'aboutir à une restitution. On le constate, de part et d'autre de l'Atlantique, tous ces professionnels sont loin de n'être que des justiciers uniquement intéressés par le retour de biens à des familles victimes. «Certains reconnaissent eux-mêmes qu'ils sont des mercenaires. Ils scrutent l'évolution possible des lois, s'engouffrent dans les nouveaux espaces d'action possible et tentent de se dégager une marge», juge ainsi Vincent Noce.

En 2006, après sept années de procédure, l'avocat de Los Angeles Randol Schoenberg gagnait un procès retentissant contre l'Autriche. Le musée du Belvédère de Vienne devait se séparer du Portrait d'Adele Bloch-Bauer I de Gustav Klimt. Sa cliente l'a revendu 105 millions d'euros. Schoenberg n'a pas souhaité communiquer son pourcentage. La même année, une vente d'impressionnistes et de modernes crevait le plafond à New York, en particulier grâce à quatre autres Klimt, un Kirchner, un Schiele, un Monet, un Tiepolo, tous rendus par différents musées.

En 2010, en revanche, l'avocat Andreas Theiss perdait contre le ministère de la Culture autrichien. Il agissait au nom des héritiers du comte Czernin, qui, en 1940, avait vendu à Hitler L'Art de la peinture . Sous contrainte, arguait-il. Ses équipes ont fouillé dans quarante centres d'archives différents durant deux ans. En vain: la vente à Hitler de cette «Joconde» du Kunsthistorisches Museum de Vienne, chef-d'œuvre absolu estimé aujourd'hui au-delà des 150 millions d'euros, a finalement été jugée conforme par une commission indépendante. Ont suivi d'autres affaires Klimt et Schiele des musées Léopold de Vienne et de Salzbourg, plus heureuses pour les plaignants. Et plus lucratives pour leurs représentants… En quinze ans dans ce pays, 50.000 objets ont été rendus à leurs propriétaires ou aux héritiers.

Un millier d'œuvres suspectes

Dans ce petit monde de limiers, l'Allemand Clemens Toussaint compte parmi les meilleurs. Basé à la fois à New York et à Monaco, il arpente les foires d'art. Il est payé à l'heure, au forfait ou au pourcentage. Tout dépend du dossier… Son plus gros coup: il a retrouvé les 31 héritiers du mythique peintre russe Kasimir Malevitch, lesquels, intégralement réunis, comme la loi l'impose, ont pu vendre Composition suprématiste, que le MoMA de New York conservait.

Dans les affaires en cours, rappelons celle du fils du marchand d'art allemand proche des nazis Cornelius Gurlitt. Chez lui, plus d'un millier d'œuvres suspectes ont été trouvées lors d'une perquisition en février 2012. Il vient de contre-attaquer en demandant la levée de séquestre. Il s'est adjoint les services d'un cabinet réputé dans les conflits d'affaires internationaux (Holzinger Associates), a fait bâtir un site Internet, a engagé un groupe d'experts en art mené par ­Richard Ellis, un ancien enquêteur de Scotland Yard… Ses avocats, Hannes Hartung, Tido Park et Derek Setz, comptent, au pire, négocier à l'amiable. Toutefois, ils ont face à eux les représentants d'au moins six plaignants et les ­associations juives. Les deux parties sont pour le moment suspendues au projet de loi bavarois. Cette fameuse «Lex Gurlitt» qui, si elle passe, obligera, comme en Autriche, toutes les collections à ­clarifier la provenance de chacune de leurs pièces.

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