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Roubaix: deux œuvres spoliées par les nazis attendent leurs propriétaires au musée La Piscine

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La Voix du Nord 5 May 2014
Par Sheerazad Chekaik-Chaila

Le musée La Piscine compte encore dans ses collections deux tableaux dont les origines restent indéterminées. Ces œuvres ont été subtilisées pendant la Seconde Guerre mondiale par les forces allemandes. Elles sont à Roubaix en attendant que leurs propriétaires légitimes se manifestent. S’ils se manifestent un jour...


Alice Massé, conservatrice adjointe du musée, devant les deux tableaux sans propriétaire connu.

Ils sont accrochés côte à côte. Deux tableaux dont les origines interrogent. « On a peu d’œuvres dont le parcours est aussi chaotique », note Alice Massé, conservatrice adjointe du musée La Piscine. Ni propriétés de l’État, ni du musée roubaisien, ils n’appartiennent à personne. Pour le moment. Ces peintures font parties de ces milliers d’œuvres d’art subtilisées pendant la Seconde Guerre Mondiale par les hommes d’Hitler.

Des peintures du XIXe siècle

Leur nom de code commence par les trois lettres « MNR », comme « musées nationaux récupération », qui indiquent que ces œuvres sont destinées à les répertorier et les rendre accessibles au public. Après la capitulation de l’Allemagne nazie, un immense travail de recherches et de restitution de ces créations avait été entrepris. Il se poursuit encore aujourd’hui. Les tableaux de La Piscine nous le rappellent. « Personne ne les a réclamés pour le moment », confirme la conservatrice adjointe. Plusieurs autres musées de la région en possèdent dans leurs collections. C’est aussi le cas du musée des Beaux-Arts de Tourcoing.

Que sait-on des deux œuvres de la Piscine ? Elles sont toutes deux du XIXe siècle. L’une est signée Charles Monginot. Elle date de 1876. On y voit Marie Alexandronova, princesse de Hesse et du Rhin, sur un traîneau en bois poussée par un serviteur noir. « Charles Monginot était un élève de Thomas Couture », précise Alice Massé.

L’autre tableau est plus mystérieux. Son auteur n’est pas connu. La mention « école française » apparaît sur l’écriteau descriptif. Ce portrait représente une femme de la haute bourgeoisie tenant dans ses mains une tasse de boisson chaude. « On ne sait pas exactement s’il s’agit de chocolat ou de café », commente Alice Massé. Plutôt du cacao d’après le site Rose-Valland, base de données qui inventorie les œuvres MNR. Toujours selon le site, la Dame tenant une tasse de chocolat aurait été achetée 35 000 francs à Alice Manteau, à Paris, le 3 mars 1941. Une acquisition réalisée par le Kaiser-Wilhelm Museum de Krefeld.

Entre la tissuthèque et les collections mode

À la Piscine, leur place est toute trouvée, entre la « tissuthèque » et les collections mode, dans une galerie dédiée à des portraits tous plus chics les uns que les autres. « Ce déploiement de bijoux, de dentelles et d’éléments raffinés comme l’argenterie, je trouve que ça répond bien à notre collection Mode et tissu », décrit la conservatrice adjointe.

Ces deux tableaux ont été attribués au Louvre par l’Office des biens et intérêts privés (OBIP) au début des années 1950. Après quelques années de transit à Tourcoing, entre 1951 et 1993, ils étaient arrivés à Roubaix.

Un jour, ils retourneront peut-être chez des propriétaires privés. Pour cela, ils devront apporter des preuves de cet héritage. « Une police d’assurance, des photos d’intérieur où l’on voit les tableaux, des témoignages… » avance Alice Massé. Et ce, sans délai de prescription pour se manifester. En revanche, « plus on attend, plus ça devient compliqué à prouver car les archives se perdent. » Mais la mémoire perdure.

Qu’est-ce qu’un «MNR»?

Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses œuvres d’art spoliées par les Nazis ont été récupérées en Allemagne et renvoyées en France parce que certains indices laissaient penser qu’elles en provenaient. Beaucoup ont pu être restituées à leurs propriétaires d’origine ou leurs héritiers. Certaines ont été revendues, mais les autres ont été confiées à la garde des musées nationaux. D’où le sigle MNR, comme « musées nationaux récupération ». Un décret de 1949 précise que l’État n’en est pas le propriétaire, mais le détenteur provisoire, en attendant la restitution aux propriétaires légitimes. Ceux-ci doivent se faire connaître à la direction générale des patrimoines, à Paris, en apportant une preuve que l’œuvre leur appartient bel et bien.

Un Foujita restitué en 1998

Jusqu’en 1998, le musée La Piscine détenait trois œuvres expropriées pendant la Seconde Guerre mondiale. La troisième a été restituée, cette année-là, à la famille Schwob d’Héricourt.

Il s’agit d’une aquarelle de Tsugouharu Foujita, représentant deux femmes nues. Le tableau date de 1929. L’œuvre a été spoliée le 6 février 1942, puis transférée au Jeu de Paume où elle est inventoriée le 6 avril 1943. Après le départ des Allemands, l’œuvre est retrouvée au Jeu de Paume qui a servi de musée temporaire aux nazis dès leur arrivée à Paris, en juin 1940. Le 26 octobre 1950, le tableau est porté à l’inventaire du Musée national d’art moderne (MNAM).

Entre 1957 et 1978, l’Office des biens et intérêts privés le confie au musée de Bordeaux. Il est ensuite mis en dépôt au musée de Roubaix, de 1994 jusqu’à sa restitution en 1998.

 

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